En Guinée, des prêtres pédophiles couverts par l'Église

notre dame de montrealUne enquête journalistique dénonce l'exfiltration par l'Église catholique de prêtres français soupçonnés d'abus sexuels sur de jeunes africains. Ils sont ainsi soustraits à la justice locale.

L’investigation se concentre notamment sur l’Afrique, qui compte près de 200 millions de baptisés catholiques, et en particulier sur la Guinée et le Cameroun, d’où des religieux reconnus coupables d’abus sexuels par les autorités locales ont été rapatriés en Europe par leurs congrégations. Les constats ont été révélés entre le lundi 20 et le mercredi 22 mars par un collectif de journalistes indépendants, We report, associés à Mediapart, et l’émission de France 2 Cash Investigation.

Le documentaire de Cash Investigation relate l’histoire du frère Albert, expulsé de Guinée en 2002 après avoir été accusé de pédophilie. Arrivé en 1992 dans le pays, directeur du collège Sainte-Marie de Dixinn à Conakry, il aurait abusé de jeunes joueurs du club de foot qu’il avait créé dans la capitale. Respecté dans la communauté, notamment pour sa générosité financière, il a fallu attendre le témoignage d’une victime pour attirer l’attention des autorités sur lui. Quatorze ans plus tard, une autre victime confie aux journalistes qu’à partir de 1996, alors qu’il avait 15 ans, le prêtre l’aurait violé pendant six ans, lui promettant de l’aider pour son avenir. "Il a gâché ma vie", chuchote le jeune homme, qui avoue s’être très peu confié sur ces faits.

Les auditions des victimes présumées n’auraient commencé qu’en 2002. Peu après, la congrégation du Sacré Cœur, la communauté religieuse du frère Albert, spécialisée dans l’éducation de la jeunesse, le rapatrie en France, en Auvergne. Dans la maison de retraite où il vit aujourd’hui, les journalistes l’ont rencontré en caméra cachée. "C’étaient des adolescents entre 16 et 18 ans. Je ne pourrais pas dire combien. (…) Quand mes supérieurs ont été au courant, ils ont demandé que je rentre, assure-t-il. En Guinée, je me sentais invulnérable." Il reconnaît que dans cette résidence, il n’avait "plus les mêmes tentations ou occasions".

Depuis, il n’a eu aucun problème avec la justice française. "Jamais il n’y a eu volonté de soustraire le frère Albert à la justice, ni guinéenne ni française", affirme pourtant le responsable de la communauté du Sacré Coeur en Haute-Loire, qui reconnaît que le frère a été placé dans la maison de retraite pour n’avoir aucun contact avec des mineurs. Depuis ces révélations, une enquête préliminaire a été ouverte par L'Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP).

Lourds soupçons d'agressions au Cameroun

Une seconde grande révélation de l’enquête accuse la congrégation Saint Jean, qui compte 500 frères dans le monde. Très influente en Afrique, elle possède l’un des plus grands collèges de la capitale camerounaise, Yaoundé. C’est dans ce pays qu’en 2014, la Communauté a fermé son prieuré de Bertoua, à 350 km à l'est de la capitale. Mediapart explique que "selon plusieurs documents et témoignages accablants, [ils ont] quitté la région en raison des lourds soupçons d’agressions sexuelles sur de jeunes adolescents".

Les journalistes ont ainsi eu accès à une lettre de l’archevêque de Bertoua, qui explique au responsable de la congrégation qu’il a décidé d’exclure plusieurs prêtres de son diocèse, à la suite de plaintes de jeunes mineurs. Et qu’il a fait en sorte qu’ils soient rapatriés en France, face "au risque de ternir l’image de notre Église". À Bertoua, une fonctionnaire du ministère de la Justice précise qu’à l’époque, une magistrate haut placée du tribunal était "très proche de l’Église". "Elle a acquitté les prêtres (…) C’est passé inaperçu", révèle-t-elle. L’archevêque, interviewé par Cash Investigation, refuse de commenter la lettre que, selon lui, les journalistes n’auraient jamais dû lire.

L’un des prêtres de Bertoua, le père Emmanuel, incriminé par au moins deux jeunes devant les caméras de Cash Investigation, a été exfiltré en 2014 en Italie, au prieuré de Bologne. Les journalistes l’y ont rencontré. Il récuse les accusations, affirme que l’histoire a été inventée par l’archevêque, et que les deux adolescents mentent. "C’est la manière de faire en Afrique. C’est lié à la sorcellerie", maintient-il. Pourtant, son supérieur confirme qu’au prieuré de Bologne, il a été placé dans un environnement où il est censé ne pas avoir de contact avec les mineurs, "au cas où…"

Un frère condamné en 2016

Un autre membre de Saint Jean, le frère Jean-François Régis, a été condamné en avril 2016 par le tribunal correctionnel de Chalon-sur-Saône à un an de prison avec sursis pour atteintes sexuelles sur mineur. Les faits remontent à 2008, quand deux jeunes Ivoiriens se sont plaints au supérieur de la congrégation, à Abidjan. La communauté n’avait pas donné suite, et avait exfiltré le frère vers la France. Depuis la condamnation, ils ont a demandé "pardon à toutes les victimes et à leurs familles pour ses manquements et ressent une grande honte en face du péché de certains de ses membres", et relevé le frère Jean-François Régis de ses vœux à l’été 2015. Les jeunes victimes ivoiriennes n’ont pas obtenu réparation.

L’ensemble des affirmations de l’enquête est validée par Patrick J. Wall, ancien prêtre américain et lanceur d’alerte qui travaille sur les victimes d’actes sexuels du clergé depuis 2002. "C’est dans l’ADN de la religion catholique romaine. J’appelle ça la solution géographique. Un évêque apprend qu’un prêtre est un prédateur sexuel, et il décide de le déplacer dans un autre diocèse où le scandale n’est pas connu. Il n’informe pas le clergé sur place, ni les gens", affirme-t-il.

Dans le documentaire, comme dans l'enquête écrite, les prêtres comme leurs supérieurs incriminés, mis devant les faits, ne montrent aucun signe de compassion pour les victimes.

Source France 24